
Censure en Israël : réalisateurs bannis et dénationalisés
En 2026, Israël ne combat plus seulement ses ennemis extérieurs. L’État hébreu retourne désormais ses instruments juridiques contre ses propres cinéastes. Trois noms concentrent la tempête : Rami Naza, Yael Abraham et Daniel Szor. Leurs films ont été refusés à la distribution en Israël, leurs passeports menacés ou retirés, et leurs œuvres traitées comme des actes de trahison. Le cinéma israélien traverse une crise de censure interne d’une gravité inédite depuis la fondation de l’État.
Le contexte légal : comment Israël a élargi sa législation contre ses propres cinéastes
Pour comprendre la situation de Naza, Abraham et Szor, il faut revenir sur deux évolutions législatives majeures adoptées entre 2024 et 2026. La première est l’amendement à la loi sur la citoyenneté israelienne (n° 1952), qui autorise désormais le ministre de l’Intérieur à initier une procédure de dénationalisation contre tout citoyen jugé coupable de « soutien à une entité ennemie », notion volontairement floue que les tribunaux peinent encore à délimiter. La seconde est la réforme de la loi sur la censure cinématographique de 1927 — oui, un texte hérité du mandat britannique — réactivée et étendue en 2025 pour permettre l’interdiction de diffusion d’œuvres considérées comme portant « atteinte à la sécurité nationale ou au moral des forces armées ».
Ce cadre légal rénové constitue le terreau sur lequel prospère la persécution des réalisateurs israéliens en interne. Aucun de ces cinéastes n’a été condamné pour un acte violent. Leur seul outil : la caméra.
Des lois conçues pour la guerre, appliquées au cinéma
L’application de législations antiterroristes à des œuvres artistiques est documentée par plusieurs organisations, dont Adalah – The Legal Center for Arab Minority Rights in Israel et la Coalition internationale pour les libertés artistiques (CILA). En janvier 2026, cette dernière a recensé 17 cas de cinéastes ou producteurs israéliens ayant subi au moins une procédure administrative liée à leur travail depuis octobre 2023. Parmi eux, Naza, Abraham et Szor représentent les cas les plus avancés juridiquement.
Rami Naza : un documentariste dans le collimateur du ministère de la Culture
Rami Naza est documentariste. Son film « Les Vivants sous les décombres », tourné en partie avec des images transmises depuis Gaza via des journalistes locaux, a été présenté au Festival de Berlin 2025 dans la section Panorama. En Israël, le film n’a jamais été distribué. Le Conseil de censure cinématographique a rendu un avis défavorable en mars 2025, invoquant des scènes jugées « susceptibles de nuire au moral de la population civile en temps de guerre ».
Mais la pression a franchi un cap supplémentaire : le ministère de l’Intérieur a ouvert en octobre 2025 une procédure préliminaire de dénationalisation à l’encontre de Naza, lui reprochant d’avoir collaboré avec des « entités liées au Hamas » — en l’occurrence, des fixeurs gazaouis dont les liens supposés avec l’organisation n’ont jamais été établis devant un tribunal. En 2026, la procédure est toujours en cours, suspendue après un recours devant la Cour suprême israelienne. Naza réside désormais entre Berlin et Tel Aviv, dans l’incertitude juridique totale.
Yael Abraham : quand un fiction primée devient acte de trahison
Le cas de Yael Abraham illustre comment le cinéma israélien de fiction est aussi ciblé. Son long-métrage « Aliyah Rouge », tourné entièrement en Israël avec un financement partiellement public du Fonds du cinéma israélien, raconte l’histoire d’une famille israélo-arabe déchirée par le conflit. Le film a remporté le prix du jury au festival de Locarno 2025.
La réaction des autorités a été immédiate : le Fonds du cinéma israélien a exigé le remboursement partiel de la subvention accordée (estimée à environ 800 000 NIS, soit approximativement 200 000 euros), au motif qu’Abraham n’aurait pas respecté une clause contractuelle stipulant que l’œuvre ne devait pas « servir la propagande ennemie ». Clause jamais appliquée auparavant de cette manière. Parallèlement, le film a été refusé à la distribution en Israël par trois des quatre principaux réseaux de salles, dont Lev Cinemas, sous pression informelle des autorités selon plusieurs sources internes citées par le quotidien Haaretz en novembre 2025.
La censure informelle, plus efficace que la censure officielle
Le cas d’Abraham met en lumière un mécanisme pernicieux : l’État n’a pas forcément besoin d’interdire officiellement un film pour en neutraliser la diffusion. La pression économique sur les distributeurs, la menace de remboursement des subventions, et la stigmatisation publique des cinéastes par des membres du gouvernement suffisent à créer une autocensure systémique. Plusieurs producteurs israéliens interrogés en 2026 par Screen International ont reconnu renoncer à certains projets par crainte de représailles financières, sans qu’aucun décret officiel ne soit nécessaire.
Daniel Szor : passeport confisqué, carrière internationale bloquée
Daniel Szor est le cas le plus extrême des trois. Ce réalisateur de 41 ans, connu notamment pour ses courts-métrages présentés au Festival de Jérusalem, a vu son passeport israélien confisqué en septembre 2025 dans le cadre d’une procédure pénale ouverte après la publication en ligne de son film « Frontière 72 ». Le film, diffusé sur une plateforme européenne après avoir été refusé par toutes les plateformes israéliennes, documente des témoignages de soldats israéliens relatant des incidents en zone de combat à Gaza.
Szor est formellement accusé de « diffusion de documents susceptibles de nuire à la sécurité de l’État » — une charge relevant du Code pénal israélien, article 113. Il est assigné à résidence à Tel Aviv depuis décembre 2025. Son avocat, Me Limor Goldenberg, a déclaré à la presse que « jamais dans l’histoire de la démocratie israélienne un cinéaste n’avait été privé de son passeport pour le contenu d’un film de fiction documentaire ». L’audience au fond est prévue pour le printemps 2026.
Une répression qui inquiète la communauté cinématographique internationale
La Fédération internationale des associations de producteurs de films (FIAPF) a adressé en janvier 2026 une lettre ouverte au gouvernement israélien, cosignée par plus de 340 professionnels du cinéma dont plusieurs lauréats d’Oscar et de Palme d’Or. Le document demande l’abandon des poursuites contre Naza, Abraham et Szor, et rappelle qu’Israël est signataire de la Convention de l’UNESCO sur la diversité des expressions culturelles de 2005, qui garantit le droit des États à soutenir leurs industries culturelles mais aussi la liberté créative des artistes.
En France, le Festival international du film de La Rochelle a consacré en juin 2026 une programmation spéciale aux œuvres de ces trois cinéastes sous le titre « Cinéma sous contrôle », attirant l’attention d’un public européen sur ce que beaucoup considèrent comme une dérive autoritaire au sein d’une démocratie. À Paris, la cinémathèque du réel a programmé « Les Vivants sous les décombres » de Naza en avant-première, avec une salle comble et un débat de deux heures.
La réponse du gouvernement israélien
Le ministère de la Culture israélien a maintenu une position ferme : ces mesures ne constituent pas de la censure mais relèvent de la sécurité nationale en temps de conflit actif. Le ministre a déclaré en février 2026 que « l’État a le droit et le devoir de protéger ses soldats et ses citoyens contre des œuvres qui instrumentalisent leur sacrifice ». Cette position, contestée par la majorité des juristes israéliens spécialisés en droit constitutionnel, est néanmoins soutenue par une partie significative de la coalition gouvernementale.
Ce que cette crise révèle sur le cinéma israélien contemporain
Le cinéma israélien a longtemps été célébré pour sa capacité à traiter avec une liberté rare des sujets politiquement sensibles. Des films comme Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008) ou Foxtrot (Samuel Maoz, 2017) ont été portés par l’État hébreu sur la scène internationale, y compris aux Oscars, tout en critiquant frontalement l’armée et la politique sécuritaire. Ce paradoxe longtemps assumé semble aujourd’hui révolu.
La persécution interne de réalisateurs israéliens comme Naza, Abraham et Szor marque une rupture. Elle signale que le seuil de tolérance de l’État envers la dissidence artistique s’est considérablement réduit depuis octobre 2023, et que le cinéma, perçu comme un outil de soft power, est désormais aussi traité comme un risque stratégique à contrôler.
FAQ — Les questions que vous posez vraiment
Qu’est-ce que la dénationalisation d’un réalisateur israélien et comment ça fonctionne ?
La dénationalisation en Israël est une procédure administrative initiée par le ministre de l’Intérieur qui peut retirer la citoyenneté israélienne à une personne jugée coupable de soutien à une entité ennemie. Elle n’exige pas de condamnation pénale préalable, ce qui la rend particulièrement redoutable. Dans le cas de Rami Naza, la procédure a été suspendue par la Cour suprême, mais elle reste ouverte et constitue une épée de Damoclès juridique permanente.
Les films de Naza, Abraham et Szor sont-ils visibles en dehors d’Israël ?
« Les Vivants sous les décombres » de Naza et « Aliyah Rouge » d’Abraham circulent sur le circuit festivalier international et ont été achetés par des distributeurs européens. « Frontière 72 » de Szor est disponible sur une plateforme de VOD européenne, mais inaccessible depuis des adresses IP israéliennes. Aucun de ces trois films n’a de sortie commerciale en Israël en 2026.
La censure cinématographique en Israël est-elle légale au regard du droit international ?
C’est une question débattue. Israël est signataire de plusieurs conventions internationales garantissant la liberté d’expression artistique, dont celle de l’UNESCO de 2005. Cependant, ces textes prévoient des exceptions en cas de menace pour la sécurité nationale, exceptions que le gouvernement israélien invoque précisément. La FIAPF et plusieurs juristes estiment que l’application faite en 2025-2026 dépasse largement ce cadre d’exception.
D’autres réalisateurs israéliens ont-ils subi des pressions similaires par le passé ?
Des pressions existaient, mais d’une nature différente. Le film Foxtrot de Samuel Maoz avait provoqué en 2017 une violente polémique politique, avec une tentative — avortée — de bloquer son financement public. Mais aucun réalisateur n’avait subi de confiscation de passeport ou de procédure de dénationalisation pour le contenu d’une œuvre cinématographique. Les cas de 2025-2026 constituent donc un saut qualitatif inédit.
Quel rôle joue le Fonds du cinéma israélien dans cette affaire ?
Le Fonds du cinéma israélien (Makor) est l’organisme public qui finance une grande partie de la production cinématographique locale. Dans le cas d’Abraham, il a agi comme instrument de pression en réclamant le remboursement de subventions. Plusieurs cinéastes israéliens ont indiqué en 2026 qu’ils anticipaient désormais leurs demandes de financement en autocensurant leurs projets pour éviter tout risque de poursuites financières ultérieures.
Comment la communauté juive diasporique réagit-elle à ces censures ?
Les réactions sont divisées. Une partie des organisations juives de diaspora soutient les mesures gouvernementales au nom de la solidarité en temps de guerre. D’autres, notamment des associations culturelles juives en France, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ont signé des pétitions en soutien aux trois cinéastes, estimant que la censure artistique nuit à long terme à l’image démocratique d’Israël et à la vivacité de sa culture. En France, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a adopté en mars 2026 une résolution appelant au « respect de la liberté de création des artistes israéliens ».
